ChatGPT. Pour une résistance collective en enseignement

20 mai 2026 | Philippe de Grosbois

L'irruption de ChatGPT à la fin 2022 a bouleversé le milieu de l'enseignement, en offrant aux étudiant·es une possibilité de tricherie clé en main et difficile à prouver par les enseignant·es. Comment politiser et collectiviser la résistance ?

S'il est vrai qu'on peut trouver des usages positifs à ChatGPT, y compris dans le monde de l'éducation, dans l'ensemble, les membres de la profession s'accordent pour dire que cette intelligence artificielle générative est venue alourdir, compliquer et dégrader le travail d'enseignant·e. Alourdir, parce que les cas de tricheries se multiplient, au point où il est parfois nécessaire de revoir en profondeur les évaluations ; compliquer, parce qu'une requête sur un moteur de recherche ne permet plus de découvrir la source originale du plagiat, ce qui demande de recourir à des stratégies moins éprouvées ; dégrader, parce que les profs font face à un nombre grandissant de textes générés artificiellement, ce qui entraîne une perte de sens au travail. De fait, le travail des profs ne devrait pas être d'amener les étudiant·es à « produire du texte », mais de les aider à développer et exprimer leur pensée.

Les rencontres à caractère pédagogique sur le sujet abondent. Les conseiller·es en technologies de l'information, généralement adeptes convaincu·es du solutionnisme technologique, voient bien que dans ce cas-ci leur jovialisme serait déplacé, mais ont peu de stratégies satisfaisantes à proposer en retour. Quant aux directions, elles « entendent » et « comprennent », mais ont elles aussi peu à offrir pour appuyer concrètement les personnes enseignantes.

Une complicité institutionnelle à interroger

Pourtant, ces administrations sont davantage impliquées dans l'assaut de ChatGPT qu'elles-mêmes semblent le réaliser. De fait, ChatGPT est une création d'OpenAI, dont 49 % du capital est détenu par Microsoft. Or, de nombreux collèges et universités du Québec (sans parler de l'administration publique) font affaire avec Microsoft, qui occupe depuis longtemps une position dominante dans le domaine

de la bureautique [1]. Depuis des décennies, les employé·es utilisent la suite Office (Word, Excel, PowerPoint, Outlook, etc.) à des fins professionnelles. Plus récemment, les milieux de travail ont adopté OneDrive (stockage de fichiers par l'infonuagique), Teams (travail en collaboration et visioconférence) et… ChatGPT.

Ainsi, dans le cadre de leur partenariat d'affaires avec Microsoft, non seulement les institutions d'enseignement rendent ChatGPT disponible à toute leur communauté (y compris les étudiant·es) [2], mais elles contribuent aux revenus d'une entreprise dont l'une des applications vient fragiliser la mission même de l'institution.

Les organisations syndicales en éducation devraient exposer cette situation et mettre les administrations face à leurs contradictions : comment peut-on prétendre avoir des politiques de « tolérance zéro » à l'égard du plagiat tout en contribuant au succès d'une intelligence artificielle bâtie sur le pillage généralisé des connaissances et des productions culturelles ? Comment promouvoir l'excellence académique tout en rendant disponible un outil permettant de baratiner sur n'importe quel sujet ?

Il est envisageable d'aller plus loin dans les revendications. Dans la mesure où les ententes que les institutions prennent avec Microsoft ont des impacts considérables sur nos conditions de travail, ces ententes peuvent-elles légitimement demeurer confidentielles ? Quelles garanties a-t-on, par exemple, que les documents déposés sur OneDrive ne sont pas utilisés pour nourrir les intelligences artificielles de l'entreprise ? Alors que des médias d'information et des auteurices poursuivent OpenAI et Microsoft pour non-respect du droit d'auteur, qu'en est-il des plans de cours, des questions d'examens et des diaporamas du corps enseignant ?

Quels gains possibles ?

On pourrait objecter que la portée de ces revendications est limitée. En supposant que les directions de collèges et d'universités reconnaissaient cette contradiction intenable, en quoi cela contribuerait-il au recul de ChatGPT ? Même si ChatGPT était retiré des ententes entre Microsoft et les institutions d'enseignement, l'application serait tout de même disponible ailleurs (sans parler de celles des concurrents !). Alors, qu'y aurait-il de gagné au final ? Et de toute manière, est-il réaliste d'espérer la disparition de cette IA générative ? Plusieurs éléments peuvent être rétorqués ici.

Tout d'abord, une lutte collective doit s'articuler autour de revendications concrètes pour porter ses fruits. Comme expliqué plus tôt, pour le moment, la réponse à ChatGPT est peu sortie du paradigme individuel ou pédagogique. Il est important que les enseignant·es fassent de cet enjeu une question politique. Une telle démarche critique permet d'interpeller nos administrations sur leur rôle dans le développement de ChatGPT. Même si ces questionnements relèvent partiellement de la sphère du symbole, ils peuvent contribuer à politiser l'enjeu et à orienter les batailles à venir.

Ensuite, dans une perspective à moyen terme, une mobilisation autour de ces critiques permet de mettre en lumière un problème plus vaste et profond, à savoir la dépendance de nos administrations publiques à l'égard d'outils informatiques appartenant à une entreprise privée en situation de monopole. L'informatique et le numérique occupent une place si centrale dans les emplois d'un si grand nombre de gens, il est inconcevable que nous ayons si peu de contrôle sur ces outils. C'est ici que les logiciels libres devraient entrer en scène. Il faut revendiquer ce que Michel Bauwens appelle des « partenariats public-commun », à savoir des alternatives libres financées par la puissance publique [3].

Enfin, de telles batailles peuvent contribuer à la remise en cause du fatalisme qui accompagne souvent l'entrée en scène de ces technologies (le fameux « on n'arrête pas le progrès »). Les golden boys des technos ont souvent tendance à envahir un secteur en le faisant financer à perte par des fonds d'investissement de capital-risque pendant de nombreuses années. C'est lorsque la compétition est écartée que les investisseurs commencent à demander des comptes. OpenAI mise sur la résignation qui résulte de ce type de grand déploiement et espère qu'on tiendra pour acquis que ChatGPT est là pour de bon. Mais est-ce bien le cas ?

L'IA n'est pas aussi puissante qu'on le croit

Les technologies ne sont jamais développées dans l'abstrait : elles reposent sur des bases matérielles, et lorsqu'elles sont mises en place par des entreprises privées, elles relèvent d'un modèle d'affaires. Or, je suis d'avis que la démonstration de la rentabilité, de la viabilité, voire de l'utilité de ChatGPT (et d'autres formes d'IA) n'est pas encore faite [4]. Concrètement, qu'est-ce qui peut permettre des revenus durables pour ChatGPT ? Certainement pas les travaux d'étudiant·es générés gratuitement – et même si cet usage devenait payant, il n'est pas évident qu'une infrastructure aussi lourde et coûteuse serait rentable par cette seule voie. La bureautique que déploie Microsoft dépend d'ententes à l'échelle industrielle : dans le cas de ChatGPT, il s'agit de proposer à des entreprises et organisations de réduire les coûts de main-d'œuvre en remplaçant des employé·es par de l'IA générative.

Ici aussi, ces transformations ne doivent pas être tenues pour acquises : il est possible d'y résister par de vigoureuses campagnes syndicales. Celles-ci ne doivent pas entretenir la peur à l'égard d'une technologie aux apparences omnipotentes qui viendra disposer de nos emplois, mais au contraire montrer que l'IA ne sera jamais intelligente et que la relation humaine qui se trouve au cœur de l'éducation ne pourra être remplacée sans une dégradation dramatique de l'enseignement.

Le modèle d'affaires de ChatGPT est plus fragile qu'il n'y paraît : alors que les revenus sont encore loin d'être assurés, les coûts sont gigantesques. Les opérations de l'IA générative ont une empreinte écologique énorme (une autre avenue de contestation !), les bases de données doivent régulièrement être remises à jour, les poursuites pour violation du droit d'auteur pourraient réduire la propension d'OpenAI à aller puiser de l'information de qualité là où elle l'entend. Il est encore possible de stopper cette intrusion tout en ouvrant un front de lutte plus vaste en vue d'une réappropriation collective de nos outils informatiques de travail.


[1] Voir Yannick Delbecque, « Microsoft. Adopter, étendre, anéantir », À bâbord !, no 92, été 2022. Disponible en ligne.

[2] À partir du site copilot.microsoft.com, on peut se connecter avec son compte institutionnel et ainsi avoir accès aux fonctions avancées de l'IA de l'entreprise, dont ChatGPT.

[3] En France, on a fait des avancées intéressantes à ce sujet. Voir https://portail.apps.education.fr

[4] Les analyses d'Edward Zitron sont à ce titre très éclairantes. Voir par exemple « Sam Altman is Full of Shit » (21 mai 2024) et « Silicon Valley's False Prophet » (11 juin 2024) sur le site wheresyoured.at

Illustration générée par Open Art. N° 3fIWNjA0. Consigne : Illustre-moi la mort de Chat GPT.

Pour aller plus loin

Consulter le rapport du comité école et société de la FNEEQ-CSN, « Intelligence artificielle en éducation », mai 2023. Disponible sur fneeq.qc.ca

Lire le numéro 31 des Nouveaux Cahiers du Socialisme, « L'intelligence artificielle. Mythes, dangers, désappropriation et résistances », (hiver 2024).

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