Palestine, Liban, Syrie. Réflexions diasporiques

15 août 2026 | Youssef al-Bouchi

Nous vivons dans un monde où la crise est proche et immédiate pour certain·es, mais lointaine pour d'autres. Les exilé·es existent quelque part entre les deux, suspendu·es entre le deuil et la culpabilité du survivant. Que signifie habiter ces contradictions et porter l'histoire de la dépossession à une époque où les catastrophes se superposent ?

Texte traduit de l'anglais par Nicolas Lacroix.

Nos pays d'origines semblent pris dans un cycle de crise perpétuel, chaque crise alimentant la suivante. Mais nous ne devons pas nous contenter d'une analyse sommaire, ni reculer devant la complexité. Comme le suggère leur étymologie, les crises représentent un point de bascule. Elles contiennent un potentiel de transformation, et incarnent l'une des contradictions que les corps arabes – le mien, à tout le moins – portent quotidiennement : la peur de ce qui viendra et l'espoir de ce qui pourrait être.

C'est sur cette base que la diaspora a la responsabilité de s'éduquer et d'éduquer les sociétés dans lesquelles elle se (dés)intègre. Une responsabilité déjà alourdie par le fardeau de devoir naviguer dans un labyrinthe aux impasses infinies : obtenir un statut légal, trouver un emploi, se loger et faire communauté malgré l'aliénation chronique du capitalisme tardif.

Être témoins du génocide

Depuis octobre 2023, nous sommes témoins de l'un des génocides les plus brutaux de l'histoire de l'humanité. Des centaines de milliers de personnes à Gaza sont désormais mortes, disparues, démembrées, orphelines. Les maisons, les hôpitaux, les écoles, les universités, les mosquées, les églises, les abris et pratiquement tous les autres lieux constitutifs du dense tissu urbain de Gaza ont été systématiquement bombardés et détruits. Il n'y a pas une seule personne à Gaza qui n'ait été déplacée et dépossédée par le sionisme et ce, dans le contexte d'une histoire qui a débuté non pas le 7 octobre 2023, mais en 1948, année de la création de l'État d'Israël sous la tutelle et la protection des puissances coloniales occidentales.

Le génocide à Gaza n'est que la dernière itération d'une longue histoire de violences coloniales qui ne devrait pas être étrangère à celles et ceux d'entre nous qui habitent l'Île de la Tortue, où les peuples autochtones ont été dépossédés pour faire place aux chemins de fer, aux autoroutes, aux villes et aux terres agricoles qui, ensemble, constituent ce que certains appellent la « civilisation ». Pour celles et ceux d'entre nous qui refusent d'être anesthésié·es et distrait·es par le spectacle de la civilisation, qui refusent le confort de la complicité, nous voyons les parallèles en même temps que nous reconnaissons les différences entre les luttes autochtones partout sur cette planète.

Porter cette vérité à travers les frontières fait de la diaspora non plus un corps en exil, mais un corps en lutte et en solidarité. Nous apprenons à construire des espaces de soin et d'entraide où que nous soyons, à nous trouver les un·es les autres et à dire la vérité, malgré les risques. Nous le faisons car le silence est plus risqué encore – non seulement parce qu'il implique de trahir la Palestine, mais aussi parce qu'il sape chaque effort déployé à l'encontre du fascisme à travers le monde. Lorsque la valeur de notre travail est entachée par le sang, nourrissant la bête insatiable du complexe militaro-industriel, il est de notre devoir de répliquer.

Confronter l'hypocrisie et les contradictions

Lorsque les dirigeants occidentaux et les médias dominants affirment le « droit d'Israël à se défendre », ces mots ricochent sur notre peau comme une énième attaque. Ils s'écrasent sur nos blessures et nous demandent de considérer l'oppresseur dans notre douleur. Et, pratiquement partout en Occident, si on ose rejeter cette violence d'État flagrante et désigner le sionisme pour ce qu'il est – un projet suprémaciste, raciste et colonial – nous sommes accusés de terrorisme ou d'antisémitisme. L'État allemand est allé jusqu'à poser comme critère de citoyenneté le soutien inébranlable à Israël, menaçant même de la révoquer en cas de critiques à son endroit. Cette posture permet aux descendant·es des nazis de se positionner en tant qu'arbitres mondiaux de l'antisémitisme, au point de réprimer les juifs exprimant leur solidarité avec la Palestine. En propageant la notion d'« antisémitisme importé », l'Allemagne se dédouane de sa responsabilité vis-à-vis de la persistance de l'antisémitisme à l'intérieur de ses frontières – un récit qui profite au parti d'extrême droite en pleine ascension, Alternative für Deutschland (AfD). Il n'est donc pas surprenant que les juifs antisionistes s'élèvent contre l'instrumentalisation de leur lutte par Israël pour commettre son génocide.

Le sionisme donne à l'extrême droite l'occasion de tirer parti de la déroute et des contradictions de la démocratie libérale afin de faire avancer son programme de contrôle des corps qui se situent à la croisée des oppressions. Ainsi, intégrer la question de la libération de la Palestine à des luttes politiques sans rapport apparent avec elle en vient à poser un « risque » majeur pour les militant·es, et les force à évoluer en vase clos. Cette division renforce l'idée fausse que des questions telles que le génocide, l'occupation militaire et l'apartheid sont extérieures à des mouvements comme celui pour la justice climatique, alors qu'en réalité, elles sont profondément imbriquées. La diffamation, la censure et le déni des droits de celles et ceux qui osent s'exprimer et agir contre Israël reflètent le sérieux avec lequel les États occidentaux entérinent l'affirmation de Netanyahou selon laquelle Israël se bat en leur nom et mène « une bataille de la civilisation contre la barbarie ». N'était-ce pas aussi une bataille de la civilisation contre la barbarie qui a eu lieu ici, sur l'Île de la Tortue ? Je présume que la civilisation est une bataille sans fin.

Affronter ces récits et ces discours, c'est affronter les structures qui les soutiennent – un système-monde capitaliste où la déshumanisation et la dépossession sont des conditions de possibilité essentielles à son fonctionnement. Un système-monde où les institutions conçues pour défendre la justice sont discréditées et où un journalisme complaisant et en quête de profit se substitue à l'éducation politique. Nous voulons reprendre nos voix et nos histoires à ceux qui parlent en notre nom. Pour ce faire, nous devons faire preuve de prudence dans notre manière de laisser place aux contradictions, puisque la répression, qui n'est pas propre au sionisme, est également pratiquée par certains de ses ennemis auto-proclamés.

Leçons de la Syrie et du Liban

À cet égard, Bachar al-Assad était un tyran brutal. Le règne de plus de cinquante ans du parti Baath en Syrie ne peut en aucun cas être présenté comme une réussite pour le panarabisme, le mouvement de libération de la Palestine, la laïcité ou le socialisme. Est-ce que cela signifie que nous devrions simplement accepter ce qui

lui succédera ? Non. Il nous faut nous souvenir que ceux qui se sont accrochés au pouvoir et qui ont réprimé nos corps – en particulier les corps palestiniens – au nom de la lutte pour la Palestine ne peuvent être associés à une politique d'émancipation . Au contraire, ceux-là sont aussi dangereux que le sionisme et doivent être tenus responsables de leurs actes. Nous ne pouvons pas fermer les yeux sur les atrocités commises par le régime d'Assad et ses alliés en Syrie et au Liban [1]], simplement parce que cela convient à un certain type de discours anti-impérialiste. Ce fétichisme de l'« anti-impérialisme » nous déshumanise et nous dépossède de notre autonomie et de tout programme qui pourrait surmonter les oppositions politiques convenues. Nous devons plaider en faveur d'une Syrie gouvernée par son peuple, en particulier par celles et ceux qui se sont organisé·es au sein de sa société civile fragmentée, tout en demandant des comptes à ceux qui obstruent son chemin vers la liberté et la démocratie – à commencer par Israël, qui bombarde des infrastructures vitales et qui multiplie les incursions sur le plateau du Golan.

Le Liban est, lui aussi, depuis longtemps, un lieu de rupture sociale et politique. Depuis la fin de la guerre civile en 1990, les promesses de reconstruction et de réconciliation se sont largement évanouies. Nous avons hérité d'un ordre néolibéral soutenu par un système politique profondément sectaire [2]]. Ce système, conçu pour maintenir au pouvoir les élites libanaises, a incessamment sapé les efforts visant à créer une alternative de gauche qui soit juste et non confessionnelle. Pour les mouvements libanais de gauche, ce paysage politique est truffé d'ennemis – non seulement extérieurs comme les forces sionistes, mais aussi intérieurs comme le Hezbollah et l'État lui-même, qui ont tous deux étouffé les tentatives significatives de réforme et de justice. Les partisans d'un Liban affranchi des divisions confessionnelles et des ingérences étrangères ont été victimes de répression. Des figures comme Samir Kassir (journaliste) et Georges Hawi (homme politique) – qui plaidaient pour un État libanais socialiste et démocratique, libéré de l'emprise syrienne et allié du peuple palestinien – ont ainsi été froidement assassinées.

Aussi, bien après avoir été libéré de l'emprise d'Assad en 2005, la répression a continué de faire partie de la vie quotidienne sous différentes formes au Liban. Nous nous sommes retrouvés aux prises avec une constellation d'ennemis qui, malgré leurs différences, forment l'establishment. C'est pourquoi la seule avenue politique que nous ayons est une politique anti-establishment, et pourquoi le principal slogan lors du soulèvement d'octobre 2019 (Thawra) était « Tous veut dire tous ». Aucune exception ne doit être faite ; tous les membres de l'establishment sont coupables. Des millions de Libanais·es ont envahi les rues, demandant la chute d'un système qui avait favorisé l'enrichissement des élites au détriment du bien-être de la population, la laissant dans la pauvreté et le désespoir. La Thawra a incarné les aspirations d'une génération assoiffée de justice, de réparations et de changements structurels. Cependant, son élan a été écrasé sous le poids de la répression systémique, de l'implosion économique, du désarroi organisationnel et du pouvoir profondément enraciné des élites confessionnelles qui ont instrumentalisé les divisions mêmes que le soulèvement cherchait à transcender. Malgré sa répression, la Thawra atteste du désir d'émancipation du peuple et du rejet de la logique confessionnelle qui domine la politique libanaise depuis trop longtemps.

Ce n'est qu'en se montrant critique de toutes les formes d'oppression, de l'apartheid israélien aussi bien que des tyrannies locales, que nous pourrons promouvoir une politique véritablement ancrée dans l'émancipation, la solidarité et la justice. L'émancipation au Proche-Orient ne peut dépendre d'une indignation sélective ou de loyautés partisanes ; elle doit émerger de la poursuite inflexible de la liberté collective pour tous les peuples opprimés.


[1] [L'armée syrienne a occupé une partie du Liban de 1976 à 2005.

[2] [Le système politique libanais est organisé selon des critères religieux, octroyant des postes et des fonctions sur la base de l'appartenance confessionnelle.

Youssef al-Bouchi est doctorant en géographie à l'Université de la Colombie-Britannique et exilé syro-libanais depuis 2019. Texte traduit de l'anglais par Nicolas Lacroix.

Photo : Wasfi Akab (CC BY-NC-ND 2.0)

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